Répulsion

Je ne sais pas pourquoi, je repense à ce type, E. Koen.

J’étais étudiante et je cherchais un petit boulot, surtout pour me permettre d’acheter des cadeaux de Noël à ma famille. Je venais de recevoir une nouvelle paire de lunettes qui, me semblait-il, avait coûté la peau des fesses mais mon père m’avait dit “Tu vas les porter tous les jours, il faut qu’elles te plaisent totalement.”

Quand il nous faut vraiment quelque chose, il est rare que mes parents regardent à la dépense. Parfois, il vaut mieux payer cher, mais tabler sur la durée.

Et de fait. Cette paire de lunettes, je la porte depuis six ans.

Pour manifester ma gratitude, je réponds donc à cette offre d’emploi diffusée sur l’intranet de l’ULg. “Boîte de communication cherche assistant(e) pour rédaction, relecture, correction de communiqués. Orthographe et présentation exemplaires. Contact au 049…”

Je ne sais pas exactement ce qui me fait prendre rendez-vous pour un entretien, probablement parce que le type de l’autre côté du téléphone parle sans accent et sans faute, mais je me rends à l’adresse qu’il me donne, mi-excitée, mi-méfiante, car cette histoire sent l’oignon. Je mets d’abord une chemise de circonstance, puis change d’avis. L’échancrure, cette fois, ne me semble pas une bonne idée. Je ne sais quelle bonne fée me conseille d’enfiler plutôt un chandail et de l’agrémenter d’un pashmina.

Une boîte de com dans ce quartier pourri de Liège? Ma mère ne semble pas s’inquiéter, ce qui est plutôt étrange venant de sa part. Je me rends à l’adresse indiquée, que je lui communique, et lui envoie un message avant de sonner à la porte, parce que je ne sais pas, je me dis “on ne sait jamais”.

Une maison de maître alignée à d’autres maisons de maître. Normale, quoi. La porte s’ouvre. Un homme bedonnant et chauve en costume bon marché m’ouvre et me serre la pince. Sa main grasse aurait du me mettre au jus mais, mais je me suis dit que je devais être polie et ne pas juger au premier abord.

J’aurais du.

J’entre. Couloir d’un autre temps, aux carrelages fissurés, comme dans beaucoup de ces maisons. Il me fait entrer dans son bureau qu’il a aménagé dans l’ancien salon de la maison. Il y règne un désordre professionnel, des ordinateurs d’un autre temps me dévisagent sous la poussière, mais sur son bureau, un bloc de feuilles, un stylo, un porte-crayon faisant la publicité d’un imprimeur, un sous-main assorti. Il m’explique que sa boîte – dont j’ai oublié le nom – se trouve à la source de l’information. Qu’il propose aux journalistes et médias la collection de brèves et dépêches ultra-fraîches sur son site. Il a plusieurs centaines de professionnels de l’information abonnés et cherche une assistante 8h/semaine pour le soulager de certaines tâches.

Une grande porte-fenêtre affublée de rideaux sales nous sépare de la seconde partie de la pièce. Un bruit attire mon attention. E. Koen me dit “Ce n’est rien. Je continue”.

Il continue.

Quelque chose, peut-être une auréole de saleté sur sa chemise, me conforte dans l’idée que ce n’est pas net.

Mais E. Coeman continue d’expliquer ses activités et ce qu’il attend d’une assistante. Rigueur. Clarté. Ponctualité. Bonne présentation.

Ses yeux glissent sous mon menton. Je me dis “Bien vu pour le chandail et le pashmina”. Il me dit: “Je peux vous prendre à l’essai. Vendredi, de 13h à 17h.”

D’accord.

Je sors de là ne sachant trop que penser. C’est plutôt bien payé, et si j’ai bien compris, on me demande juste d’écrire des communiqués. Les doigts dans le nez.

 

Je reviens trois jours plus tard. Pull à capuche, baskets et jean. En m’habillant, la guerrière en moi m’a soufflé “Si tu dois courir, ce sera plus pratique”. J’aurais du me douter.

J’envoie un sms à ma mère pour dire que je suis arrivée chez E.Koen, et que je suis sensée en sortir à 17h. Je sais que si elle n’a pas de nouvelle de moi à 17h05, elle appellera la police et tous les réseaux de recherche de disparus. Mais je ne lui fais pas part de mes inquiétudes. Non. Je me raisonne. “Arrête. Tu regardes trop les Experts”.

Je reviens chez E. Coeman. Quand il m’ouvre la porte, je vois que nous sommes deux à avoir laissé tomber les déguisements d’entretien d’embauche. Il m’accueille en pantalon training gris, un t-shirt qui a du être blanc moulant sa bedaine, en gilet de laine usé. Ses lunettes sont sales et ses cheveux gras. Mais j’entre.

La pièce s’est jonchée de papiers, de déchets, de restes de nourriture en trois jours. Il me dit “Je t’ai fait de la place, tiens, assieds-toi”. Il m’a dégagé une vieille chaise et l’a rapprochée d’un ordinateur IBM de 1997 à la carte mère si lente qu’on l’entend ramer comme un ventre gargouillant. Je regarde la souris. Le clavier. Jaunes. Les touches noires. De la poussière collée à la graisse. Je voudrais enfiler des gants.

À nouveau, un bruit, de l’autre côté la porte-vitrée. Elle s’ouvre. Un gars, une vingtaine d’années, tout de noir vêtu, tout en longueur et étranger à l’hygiène, dit: “J’ai presque fini”. E.Coeman lui jette un regard “Pas maintenant”. Quand la porte se referme sur cette pièce étrange, E.Coeman me dit “C’est parce qu’en plus de faire de la com, je fais des films”.

Là, je commence à tourner de l’oeil.

Je me mets à travailler. Je ne comprends pas très bien ce qu’il me demande. Il fait les cent pas derrière moi en dictant des mails  à envoyer à ses clients. L’après-midi se passe dans un dégoût grandissant quand il se penche par-dessus mon épaule pour vérifier où en est ma retranscription, et que je sens la chaleur de son corps s’approcher du mien. J’ai envie de partir en courant. Puis, le mec allergique à l’hygiène sort de la pièce étrange, son sac en bandoulière traînant presque parterre et lance: “J’ai fini, E., je m’en vais.”

E. lui répond “Oui très bien à demain!”

Je suis désormais seule avec E. et ma répulsion se fait physique.

La nuit tombe. Je dois aller chercher mes nouvelles lunettes chez l’opticien, il ne faut absolument pas que j’oublie avant de rentrer. Je scrute l’heure. Il n’est pas encore 17h. Loin de là. La nuit tombe et ce type me parle par-dessus mon épaule, m’envoie son haleine en pleine figure. Je pense que mon calvaire touche à sa fin quand on arrive à la fin de ses nouveaux messages, mais il me dit:

“Viens, je vais te montrer la deuxième partie de mon travail.”

 

Bon sang.

Il fait ce que je craignais: il ouvre la seconde partie de la pièce. J’entre dans ce qui ressemble à un petit studio. Une caméra, une pellicule, un ordinateur, un fond blanc. Je repousse toutes les idées saugrenues qui me sautent à l’esprit. Il m’explique:

“On convertit aussi des vieilles pellicules de films en numérique.”

Il me montre tous les types de bobines et les supports pour les exporter.

“On grave ensuite un dvd qu’on envoie aux clients. Quand tu arrives, tu lances la bobine, tu dois la changer toutes les 90min à peu près. Ca va?”

Non, ça ne va pas, parce que je viens de voir l’énorme affiche qui représente une bonne femme choucroute années 80, string fesses rebondies, poitrine à l’air, à quatre pattes sur un fauteuil, faisant un bisou esquimau à un chat Angora. Il remarque mon regard. Il me dit fièrement:

“C’est moi qui ai pris la photo. Je suis aussi photographe.”

Mon Dieu. Je me sens mal. Je dis “Je peux aller aux toilettes?”

Il me dit tout emballé “Mais bien sûr, mais bien sûr, attends, je vais d’abord aller voir si tout est en ordre, je n’accueille pas une dame tous les jours.”

Et il monte à l’étage.

Je respire. J’essaie de me calmer. Je chasses les idées saugrenues qui me reviennent. J’hésite. Et si je m’en allais? Il redescend et me dit que je peux monter, premier étage, porte au fond du pallier.

J’ai envie de pisser et de me passer de l’eau sur le visage.

Je m’engage dans la cage d’escalier. Je repense à la scène de la Belle et la Bête, où Belle s’engage dans l’aile ouest interdite du château. Il n’y a pas de gargouille menaçante, non, c’est autre chose qui me menace: des affiches érotiques du même genre que celle de la pièce vidéo, bimbos des années 80 grosses poitrines et chattes touffues toutes ouvertes qui me regardent d’un oeil lubrique. D’autres de ses oeuvres. Je palpite. Sur chaque marche d’escalier, des piles et des piles de revues d’un autre temps, jaunies, humides, de chasse, de pêche et de cul. Sur le palier, des amas de bibelots et de poussière, de restes de repas et de mobilier cassé. Je jette un regard dans la pièce à ma gauche. Un matelas pourri est jeté parterre, au milieu de dunes de vêtements, de tissus, de poussières, de toile d’araignée. Ca y est, j’ai envie de vomir. Je me dis “Je pisse, je me lave le visage et je m’en vais.”

J’entre dans la salle de bain.

Une baignoire dans laquelle on ne peut que se suicider. Tâchée de rouille et parsemée de poils. Un carrelage vert cauchemar un papier peint qui se détache par lambeaux. Un miroir constellé d’éclaboussures. Je m’approche de la cuvette des WC. Il a allumé un petit chauffage d’appoint. Je jette un coup d’oeil à la planche. Je porte la main à ma bouche parce que je vais vomir: une belle flaque de pisse jaune la recouvre. Je me rappelle qu’il m’a dit “ attends, je vais d’abord aller voir si tout est en ordre, je n’accueille pas une dame tous les jours”. J’arrête pas de répéter tout bas:

“Oh putain… Oh putain…”

Mon téléphone s’échappe de mes mains et tombe dans la cuvette. Je me mets à pleurer. Je pleure quand je suis dégoûtée. Je ne peux pas aller le rechercher. JE NE PEUX PAS! Mais il le faut! Je regarde autour de moi. Tout est sale. Tout me dégoûte.

Je vide le rouleau du papier WC et ne garde que le carton. En pleurant je passe ma main dans la cuvette et tente de repêcher mon téléphone sans rien toucher. Je le jette dans l’évier recouvert de calcaire et de poils. J’ouvre la vanne. Sans aucune considération pour lui, je l’inonde d’eau, je le laisse se noyer. Je me regarde dans la glace. Je chiale.

Je reprends mon téléphone. Je dévale les escaliers en me demandant comment sortir de là. Je retourne dans le “bureau” chercher mes affaires. Il me dit:

“Ca va? On continue?”

Je dis “Non, je dois partir.”

“Mais il n’est pas encore 17h”

“Je dois partir.”

“Tu reviens lundi?”

“Non.”

Je saute dans ma voiture. Je pleure en roulant jusque chez l’opticien. En plus de ne pas avoir de job pour payer mes cadeaux de Noël, je vais devoir m’acheter un nouveau téléphone.