Moi aussi.

Les transports en commun font indéniablement partie de ma vie. Je suis adepte du bus, du tram, du métro et du train, à tel point que je suis la victime directe de chaque grève sauvage de la TEC, de la STIB ou de la SNCB. J’avais déjà eu mon lot de Chipoteurs dans le métro ou le bus, cela fait longtemps que je les repère, que je m’en éloigne, que je les ignore, que j’essaie de ni céder à la peur ni à la rage.

Une mine neutre désintéressée, la musique à fond dans mes oreilles ou un livre sous les yeux, habituellement, suffisent à délivrer un message clair aux Chipoteurs. J’ai eu, jusqu’ici, de la chance, quand je lis des témoignages sur le blog Thomas Mathieu (l’excellent Projet Crocodiles). Sofie Peeters a ouvert la voie et libéré la parole avec son documentaire Femmes de la rue. Avant, j’avais l’impression que personne ne comprenait contre quoi je m’insurgeais.

Il n’empêche, en tant que femme, même quand on a conscience que ça arrive souvent, c’est encore difficile de cerner le harcèlement quand vous le vivez, et de repousser les petites voix dans votre tête qui vous disent que vous êtes hystérique et parano.

Alors voyons voir. Ai-je été paranoïaque?

***

Je pensais très naïvement être à l’abri dans un train. Ça dépend du tchouc-tchouc, évidemment, certains sont plus douteux que d’autres, mais d’ordinaire, les trains directs Liège-Bruxelles offrent une impression de calme et de sécurité.

De calme:  sauf si une meute de navetteurs ou d’ados s’installe à côté de vous. De sécurité: à certaines heures, d’accord.

Mais avouez qu’un train Liège-Bruxelles à 8h, bondé de navetteurs, c’est certes pénible, mais le danger de croiser un Chipoteur n’est pas le premier sur la liste des risques potentiels. Vous craignez plutôt ne pas avoir de place assise, ou que le train aura du retard/sera annulé, à la limite, la crainte que la loco de pousse tombe en panne, voire même (c’est véridique), que le rail soit gras (oui. En automne, ça arrive souvent).

Mais un Chipoteur, pas spécialement.

Et pourtant, un matin comme les autres, je monte dans le train. Je suis entourée de navetteurs, je m’installe dans un cocon de musique et sors mon ordi pour continuer un chapitre des Chroniques des Hémisphères. La plupart des gens descendent à Louvain et je me retrouve seule dans le wagon.

Enfin, pas tout à fait.

Un homme que je n’avais pas remarqué jusque là se lève et décide, très judicieusement, de s’asseoir à côté de moi.

“Moi coincée près de la vitre, dans un siège deux places” + “un monsieur qui prend place à côté de moi dans un wagon vide” aurait pu = “c’est bizarre”.

Mais non. Pas tout de suite. Musique et Chroniques me déconnectent de la réalité. Ce qui me reconnecte petit à petit par contre, c’est la jambe de cet homme qui se retrouve sans cesse collée à la mienne. J’ai beau reculer, me réinstaller, à chaque fois que ma peau se décolle de la sienne, il réajuste sa position pour coller son bras, sa hanche et sa jambe contre moi. J’entrevois la possibilité qu’il soit, sous ses airs terriblement insipides et insignifiants, un Chipoteur.

Il regarde des films YouTube sur sa tablette. Des matchs de boxe. Je me demande si c’est un message. À chaque fois que je lève les yeux de mon propre écran, je sens qu’il regarde mon profil. Enfin, je crois.

La petite voix dit « tu es paranoïaque…tu te fais des films! »

“Invasion de l’espace personnel” + “contact physique” pourrait suffire à = “je lui sers une beuglante et je me casse”.

Mais non.

Je me mets à douter. “Est-ce que je me fais des films? Et si ce type ne se rendait pas compte qu’il se frotte à moi?”

Douce candeur vite étouffée par un dégoût grandissant.

Instinct de survie: je clape mon ordi, me lève, et change de wagon. Sans oser dire quoi que ce soit. Tremblante.

Et je me sens comme une pauvre nouille.

Je suis en colère et j’ai honte de ne pas l’avoir exprimée. Je me surprends à espérer que ce type somme toute banal ne va pas descendre à la même gare que moi. Je me souviens d’une autre fois où un Chipoteur, moins tactile, mais beaucoup plus oppressant (cet épisode ô! combien absurde et succulent fait l’objet de ce billet) avait testé mes limites. J’avais peur de retomber nez à nez avec lui à la gare (la seule chose que j’avais trouvée pour surmonter ma trouille avait été de téléphoner à ma meilleure amie Fanny pour lui parler jusqu’à ce que j’arrive à destination – comme si Fanny, toute wonderwoman qu’elle soit, pouvait me venir en aide en cas de besoin). Mais revenons au Chipoteur tactile.

Le train entre en gare. Je descends et me mets en marche vers mon arrêt de bus (ma vie n’est qu’une succession d’attentes entre deux correspondances).  Le temps d’un coup d’œil à l’horaire, je me retourne. Mon Chipoteur est là. À quelques mètres.

“9h du matin” + “arrêt de bus bondé” pourrait = “Relax, take it easy”.

Mais non. À nouveau, je me demande si je me fais des films (après tout, je suis plutôt douée, j’ai écrit une histoire en trois tomes et plein de petites autres). Je fais toujours mine d’ignorer l’existence de mon Chipoteur. Mon bus arrive, je monte, il monte. C’est une ligne très utilisée, peut-être tout simplement que, comme moi, il rejoint le centre. Je descends à mon arrêt avec la peur que ce type soit mon Tyler Durden (parce que même s’il avait ressemblé à Brad Pitt, ça aurait été flippant). Soulagement total. L’existence du Chipoteur ne durera plus que le temps du récit que je fais à mes collègues à mon arrivée. Et je l’oublie.

Jusqu’à ce que.

***

Quelques semaines plus tard, il m’arrive par hasard de reprendre le même train, à la même heure. J’ai oublié le Chipoteur. Jusqu’à ce qu’il se plante à côté de moi sur le quai et me regarde avec des yeux de merlan frit.

Sauf que cette fois-ci,

“Chipoteur en vue”+”le train se videra à la prochaine gare” = “Je ne me ferai plus avoir”.

Le train arrive. Je ne bouge pas. J’ai besoin de vérifier mes soupçons. Alors que les dizaines de navetteurs se précipitent aux portes du train à double étage pour jouir d’une place assise, je ne bouge pas d’un poil. Le Chipoteur non plus. Avouez que c’est étrange.  Il faut bien que je prenne ce train, donc au dernier moment, je saute dedans. Pas besoin de me retourner, je sais que le Chipoteur est là. Je repère un groupe de trois navetteurs et m’installe à la quatrième place. Le Chipoteur lance des petits regards de teckel perdu quand le train se remplit et qu’il n’a pas de siège. Il est poussé par la foule qui s’amasse dans le couloir central jusqu’au sas.

Premier arrêt, le wagon se vide. Sur les trois navetteurs qui me tenaient compagnie, un seul reste assis devant moi,  trop petit pour être vu de l’arrière de son dossier depuis l’entrée du wagon. Nous redémarrons. Le navetteur ouvre son journal. Je plonge sur mon ordinateur. Mais le Chipoteur est prévisible, et il apparaît, triomphant, dans le wagon, s’avance d’un pas assuré, se plante à côté de moi, prêt à poser son fessier contre le mien. Mais

“Espace non confiné” + “présence d’un autre homme” = “fuite du Chipoteur”.

Il continue son chemin quand il remarque le petit navetteur assis en face de moi et s’en va dans un autre wagon.

Je sais qu’il descend à la même gare que moi. Donc, je sais qu’il me repère. Je ralentis le pas. Il ralentit aussi. Puis disparaît. Un jeu s’installe. Je vais à l’arrêt de mon bus. Sans surprise, le Chipoteur réapparaît près de moi. Je me déporte pour me retrouver cachée par un homme qui me demande son chemin. Le Chipoteur est un peu décontenancé car je suis derrière lui et se retourner pour me regarder serait trop flagrant. Il espace ses coups d’œil. Il a l’air inquiet. Je me soustrais carrément à sa vue derrière un panneau publicitaire depuis lequel, moi, je le vois.

Il tourne la tête en tous sens, cherche. Un bus arrive. Pas du tout la ligne qui va vers le centre et que nous avons pris la dernière fois. Non, une ligne qui dessert la périphérie! Le Chipoteur monte dedans! Et là je n’ose me dire qu’il y a quelques semaines, il a pris le même bus que moi pour me suivre.

Film? Scénario? Mauvais trip? Que faire avec ça?

La suite au prochain épisode?

Non. J’espère bien que non.

***

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« Si toutes les victimes présentes sur les réseaux sociaux affichent ce même avatar, plus personne ne pourra nier l’étendue du harcèlement de rue.
Si toutes les personnes indignées par le harcèlement de rue font également entendre leur voix alors on peut espérer que cela ouvrira les yeux de ceux qui pensent que “ce n’est pas si grave »

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