Les Hommes Intègres (extrait)

Chroniques des Hémisphères: tome 0

Les Hommes Intègres
(Extrait)

© Katia Lanero Zamora

écrit sur: Lasurius, Hans Zimmer, B.O Batmans Begins

Sédaline tremble, le dossier de carton jaune posé sur ses genoux. Elias lui prend les mains.

– Ça va bien se passer.

Le va-et-vient incessant du personnel médical l’empêche de se calmer. Elle dégage une de ses mains de la paume chaude d’Elias et se ronge un ongle. Un homme en blouse blanche s’approche d’eux avec une mine de “je-n’ai-pas-de-bonne-nouvelle-à-vous-annoncer”. Sédaline et Elias se lèvent. Le meilleur cardiologue de l’Urbe prend une voix grave de circonstance.

– Je ne suis pas très optimiste quant à l’état de santé de votre père. Heureusement, il ne souffre pas grâce à la khale. Peut-être serait-il souhaitable de rester auprès de lui. Il peut partir d’un moment à l’autre.

Sédaline porte une main à sa bouche et Elias passe un bras autour de ses épaules.

– Y a-t-il quelqu’un d’autre qui voudrait assister à ses derniers instants que nous pourrions contacter?

Sédaline hoche la tête.

– Il n’y a plus que lui et moi.

Le médecin fait semblant d’être très touché et de comprendre. Il montre la voie vers la chambre.

– Je vous en prie. Tout est à votre disposition. N’hésitez pas à nous appeler si vous avez besoin de quoi que ce soit.

– Merci.

Le médecin s’éloigne. Elias prend Sédaline dans ses bras. Elle renifle un peu, puis s’écarte.

– Je préférerais y aller seule.

Elias esquisse un sourire triste:

– Je comprends. Il ferait une nouvelle crise cardiaque à l’instant où je passerais la porte. Je reste là. Si tu as besoin de moi…

– Merci.

Elle s’éloigne en serrant le dossier contre son coeur. Les infirmières lui jettent des regards de compassion. Elle avance comme au ralenti dans ce couloir blanc, macule le sol de boue des favelles dans laquelle ses bottines et son jean ont traîné. Elle s’aperçoit dans une vitre. Ses cheveux en bataille et sa chemise sale ne vont pas plaire à son père. Dans d’autres circonstances, cela l’aurait fait sourire et elle aurait profité de l’occasion pour le provoquer. Les deux gardes s’écartent de l’entrée de la chambre. Elle pose sa main sur la clenche. Elle pousse la porte brûlante comme si elle l’amenait aux enfers.

L’amas étendu sur le lit relié à une pompe garnie de plusieurs baxters lui fait d’abord penser à une montagne résignée. Puis, son père ouvre les yeux et les plante dans les siens. La montagne résignée se transforme en volcan endormi. Sédaline reste à l’entrée, pétrifiée, quand l’un des gardes pousse la porte pour qu’elle se referme. Elle a soudain peur. Elle se sent piégée. Le dossier brûle sur sa poitrine. Un râle s’échappe de la gorge de Sinéas Binger:

– Tu es venue…  pour… te délecter du spectacle? dit-il.

L’attaque est violente. Sédaline se remet à trembler. Sinéas Binger lève les yeux au ciel avec une expression exaspérée mêlée de souffrance. Sédaline ose s’approcher.

– C’est le médecin qui m’a appelée…

Allongé, ceinturé, attaché à des tubes qui lui apportent le liquide qui le maintient en vie sans douleur, son père ne peut lui faire de mal.

– Quelle enflure… Ne pas respecter… les derniers souhaits d’un mourant…

Raté. Elle est touchée droit au coeur, comme à chaque fois.

– Tu vas me cracher toute ta haine jusqu’à ton dernier souffle? demande-t-elle, les larmes aux yeux, furieuse.

– Où est… Peterson? Pourquoi est-ce toi… qui m’apportes le dossier?

– C’est Peterson qui me l’a confié. Tu préférais le voir à ma place?

Il la méprise des pieds à la tête.

– Regarde-toi… Tu traînais encore avec ces bâtards…

Il tousse. Sédaline se mord les lèvres pour ne pas crier:

– Je n’aurai pas ce débat maintenant, avec toi.

Il se remet de sa quinte de toux et dit dans un souffle:

– C’est certain que j’imaginais… autre chose… pour mes derniers instants!

– Désolée de te décevoir.

Le vieil homme inspire et expire difficilement.

– Je préfère que… tu t’en ailles.

Sédaline s’accroche au garde-corps du lit.

– Tu es mon père!

Il ne la regarde pas. Il fulmine, les yeux vitreux plantés au plafond. Sa poitrine se soulève et s’abaisse de plus en plus vite.

– Et que tu le veuilles ou non, il ne reste que toi et moi.

Cette phrase déclenche une quinte de toux. Sédaline s’approche de la tête du lit et esquisse un mouvement vers le visage de son père mais il s’écarte et murmure:

– C’est justement… ce que nous allons régler… Donne-moi… ce stylo…

Sédaline regarde le stylo posé sur la table de nuit et serre le dossier contenant la convention de passation des pouvoirs encore plus fort.

– Tu vas confier la présidence de la Compagnie à des étrangers, dit-elle, alors que je suis là!

– Je préfère encore revendre… à nos pires ennemis… que te voir à la tête de cet empire auquel tu fais honte…

Les larmes viennent aux yeux de Sédaline.

– Ce n’est pas à la Compagnie que je fais honte! C’est à toi!

Une nouvelle quinte de toux laisse le vieil homme épuisé sur son lit. Il lance un râle plaintif:

– Donne-moi… ce dossier…

Ses yeux se mettent à rouler dans leurs orbites et il respire durement.

– Tu aurais préféré que je meurs et que Sicaire vive.

Sinéas Binger tend une main tremblante vers la pompe à khale pour soulager sa douleur. Sédaline l’écarte d’un geste. La panique se lit dans les yeux du vieillard. Ses poumons se gonflent et se vident à une vitesse infernale. Son visage se tord de douleur.

– Donne-moi…

Sédaline s’assied sur le tabouret à côté du lit et laisse échapper une larme. Elle prend la main de son père et l’empêche de la retirer. Cette main, qui de nombreuses fois, avait tenté de lui inculquer le savoir vivre, la bienséance, le silence des jeunes filles aux repas d’hommes, l’obéissance au père, au frère, au mari. Cette main est trop faible aujourd’hui, c’est sa main de femme la plus forte. Sédaline serre, aussi fort qu’elle le peut. Il s’éteint en la regardant dans les yeux, dans la douleur, et elle l’observe. La main ne tente plus de se libérer de son emprise. La main s’écroule mollement sur le lit. Puis le long bip aigu vient annoncer la fin de la vie, comme ils disent dans les hôpitaux. Son père n’aura jamais mis les pieds dans un Mouroir.

Sédaline reste quelques instants prostrée, à contempler le volcan éteint pour toujours. Le son aigu fait vibrer ses tympans. Le glas des Nommés.

Elle se lève, ajuste la position des bras du mort, remonte les couvertures. Elle recoiffe quelques cheveux fatigués et ose un baiser sur le front encore chaud. Elle sèche ses larmes et s’avance vers la porte. Elle l’ouvre et s’engage dans le couloir sous la surprise des gardes. Le dossier jaune atterrit dans la poubelle la plus proche. Le meilleur cardiologue de l’Urbe s’approche, Elias se lève.

– Tout va bien, Mademoiselle Binger?

Sédaline regarde Elias en répondant au docteur:

– C’est Madame la Présidente, à présent.