I’m a digger – 1ère phase: les repères

Novembre est décidément un mois que je déteste à cause de « ses aubes paresseuses et ses crépuscules avancés qui semblent même se rencontrer parfois ». Mais un schéma commence à se dessiner: si je prends un peu de distance sur ces années d’écriture, c’est souvent la période où je commence à me remettre sérieusement à rédiger. (je le mets en gras parce que ça va être important pour la suite)

Grisaille, froid, nuit… À quoi répondent soupe, plaid, et cocooning… Ce n’est peut-être pas par hasard que novembre a été choisi pour le Nanowrimo. Si vous ne connaissez pas le terme, c’est un challenge simple et de taille à la fois: il s’agit d’écrire 1666 mots par jour pendant 30 jours. À la fin du challenge, vous ne gagnez rien à part le fait d’avoir expulsé un roman de 50 000 mots, ce qui est déjà un bout de chemin parcouru en terme d’écriture! La communauté est un réel soutien dans ce challenge: on a des « buddies », on peut communiquer son compteur de mots, échanger entre gens de même folie, s’aider des statistiques du site pour progresser. Le côté social, le défi, la deadline sont des bons ingrédients pour mon profil et je mords à l’hameçon. Mais alors que le discours commun est plutôt « Mets-toi à ton ordinateur et écris », il manque pour moi, mon profil, mon écriture, un aspect vraiment primordial. « Réfléchis, puis assieds-toi à ton ordinateur et écris. »

Parce que j’ai vraiment essayé de pondre 1666 mots par jour, et je me suis rendu compte 1/ que je m’ennuyais 2/ que j’essayais de remplir mon quota avec des trucs sans intérêt pour privilégier la quantité 3/ que je ne comprenais même plus ce que j’étais en train de raconter. À cause de la vision courte que je pouvais avoir de mon texte (1666 mots à la fois). Alors qu’il me suffisait de mieux me préparer en amont. J’y viens.

Je suis de confession davoustienne (Cfr Lionel Davoust, un être humain extraordinaire, un écrivain talentueux et une mine d’or d’outils dramaturgiques et en partage d’expérience, que je recommande à tout le monde), moi aussi je travaille mes projets d’écriture en tissant et détissant le texte sur le métier pendant des semaines, de mois (parfois, des années, mais je ne veux pas vous déprimer). Quand Lionel Davoust dit qu’une bonne pratique d’écriture commence par toucher son manuscrit tous les jours (et puis la nuance de ce conseil ici), je ne peux qu’être plus d’accord. Sauf que pour moi, ça ne veut pas dire rédiger tous les jours.

Nan.

On parle souvent des jardiniers (d’incroyables et talentueux instinctifs qui écrivent au fil de l’inspiration, qui se laissent porter par l’histoire qu’ils découvrent en écrivant) et des architectes (des constructeurs invétérés qui arrivent à contrôler toutes les parties d’un univers, des personnages et du moindre sursaut de l’intrigue avant d’écrire). Je me suis rangée souvent du côté des architectes, jusqu’à me rendre compte que je n’étais pas tout à fait rigoureuse pour m’en tenir à mes plans. Ni très jardinière pour me laisser aller à l’inspiration pure sur 300 000 signes.

Je suis entre les deux. Je suis une archéologue.

C’était juste pour le plaisir de revoir Harrison Ford jeune.

Ce qui est drôle, c’est que déjà ici, je parlais de l’idée de « creuser » (comme quoi, je suis quand même un peu cohérente). Maintenant que j’ai des outils dans ma caisse pour mieux comprendre ces mécanismes, je le vis non pas plus sereinement, mais avec une meilleure…endurance.

Pendant des semaines, des mois, je tourne autour des premières étincelles d’idées pour explorer 1/ le potentiel (nouvelle? roman?) 2/ les braises (un terme de mon collègue Martin Brossolet, pour parler de ces incroyables envies qui nous donnent envie vraiment de raconter l’histoire qui nous chatouille), 3/ réfléchir au sujet et à la thématique (et donc faire des recherches, me documenter, et m’introspecter avec lucidité) et 4/ baliser la route.

Pendant ce temps, ce n’est que nourriture. Musique, œuvres parentées de gens qui ont raconté le même genre d’histoires bien mieux que moi, notes, fantasmes, l’intention. Tout ça pour prévenir le gap. Mais si, LE gap.

Cette première phase, c’est comme si je délimitais la taille de mon site de fouille. Mon instinct me dit que quelque chose se cache là-dessous, et je ne sais pas encore avec quels outils je vais pouvoir l’approcher. Mais j’en ai plein dans ma besace.

Et puis c’est lorsque j’ai commencé à poser mes repères que je peux commencer à mettre les mains dans la terre pour exhumer ce qui y est enfoui. C’est qu’entre les repères, les balises, il reste toutes les surprises à accueillir. Le projet peut se métamorphoser (avril 2019, je change de genre), ou bien les personnages (juin 2019, je change de protagonistes), voire changer de structure (septembre 2019, je me rends compte que j’ai essayé de passer une grande partie de l’histoire sous le tapis en mettant mon élément déclencheur à un autre moment et qu’il faut avouer que ça ne fonctionne pas).

J’en reviens au nano et à l’idée véhiculée qu’il « suffit d’écrire 1666 mots par jour et de se laisser guider par la quantité ». Ça ne marche pas, mais alors pas du tout pour moi.

J’ai besoin de repères et de balises pour profiter un maximum des mots. Pour suivre l’émotion des personnages, leurs intentions, le rythme de l’intrigue. J’ai l’impression d’avoir cherché longtemps à comprendre mon fonctionnement, mais j’avoue que depuis que je travaille auprès des scénaristes belges au pôle fiction de la RTBF, j’arrive à mieux cerner mon éventail de besoins en les voyant faire.

Donc, j’écris tous les jours. Mais je ne rédige pas tous les jours. Je mets dans « écrire »:

  • lire de la documentation, se perdre dans l’oeuvre de quelqu’un d’autre qui peut donner un souffle à mon inspiration, me débloquer d’une difficulté (cela a été le cas de L’Odyssée de Py quand j’étais bloquée sur les Ombres d’Esver. Si, si.)
  • écouter de la musique et rêvasser pendant mon trajet de train, une balade dans les bois, le footing, marcher dans mon quartier pour faire mes courses; le tout avec un calepin à proximité pour noter des idées
  • tenir mon carnet de bord, qui est comme le journal intime du projet: ce que je rencontre comme difficultés, les questions de cohérence que je relève au fil du travail, c’est un vrai foutoir, c’est brainstorming avec moi-même
  • faire des schémas, dessiner des arcs, et aligner mes post-its chéris.

Rédiger, lorsque ma vision est claire et limpide, est alors beaucoup plus agréable et efficace. Je m’amuse et je me surprends moi-même. Quand l’histoire prend une nouvelle tournure, hop, je réinterroge mes balises pour voir si ça colle toujours. Je peux alors affiner, ou contraster, jeter à la corbeille. Le plaisir est décuplé quand je connais mes intentions, et que je me suis demandé « Comment je fais pour produire tel ou tel effet? »

Bref. Au fil du temps, ce blog a accueilli quantité de billets sur le développement de projets! Je pense que je me répète un peu, tout en affinant au gré de mes découvertes. Mais me voilà lancée sur la rédaction (des mots concrets) entre les balises (mes braises) que j’ai découvertes en amont. Au fait, c’est un nouveau roman, et son titre de travail, pour le moment, c’est La Machine.

Alors le nano, oui, mais pas forcément 1666 mots par jour, parfois moins, pour avoir le temps de construire, et d’en faire le double le lendemain!

L’important, dans tout ça, peu importe la manière, tant que vous écrivez. Soyez créatifs dans vos « méthodes » (et ne pas en avoir en est une aussi).

Oui. Ça peut parfois durer longtemps.