Epiphanie

Ça fait longtemps que je suis plutôt discrète sur ce blog, non pas parce que je ne prends plus de plaisir à partager ce que je découvre et qui je rencontre, mais parce que le temps, depuis quelques mois, me fait horriblement défaut. Je reviens avec une envie de vous parler d’une révélation que j’ai eue cet été, après une longue année à me remettre en question dans ma façon d’écrire.

Trois ans se sont écoulés depuis la parution du Masque du caracal, le troisième tome des Chroniques des Hémisphères, et contrairement aux apparences, je n’ai pas chômé. Grâce à la bourse de la Fondation Vocatio, j’ai pu monter projets après projets, j’ai lancé les Narratonautes, puis les Ephélides, pour continuer les ateliers et suivre des auteurs dans leur écriture, proposer un service de « script-doctoring » diront certains, de « bêta lecture » diront les autres, sur des romans, des nouvelles, de l’editing, de la traduction… Mais je n’ai pas laissé de côté l’écriture. J’ai écrit deux romans et plusieurs nouvelles, et si deux de ces dernières ont été publiées, les romans sont toujours dans mes tiroirs.

J’entends Sebastian Marchese me dire, en me charriant un peu, que j’ai « du mal à lâcher mes bébés ». Je vois des auteurs publier plusieurs romans par an (!!), et moi, à tourner en rond autour de mes pages. Ce n’est pas le syndrome de la page blanche, j’ai toujours eu beaucoup de facilité à écrire, à commencer des histoires, mais c’était plutôt l’impression de faire la même chose qui me faisait tourner en rond.

Après 10 ans passés à travailler sur les Chroniques, j’avais acquis des facilités, un rythme, une voix de narration, sans m’en rendre compte, et je les retrouvais dans les premières versions des nouveaux textes que j’écrivais. J’aurais pu faire un quatrième tome des Chroniques, avec ce background et ces réflexes acquis au forcing, à l’obstination, mais voilà, la vérité, c’est que je voulais apprendre à faire autre chose.

J’ai essayé d’apprendre toute seule. Je me suis souvent et pendant longtemps enfoncée dans des essais et des brouillons, des ébauches, qui ne me menaient pas où je voulais aller, ce qui était très frustrant : au moment où je peux enfin me consacrer vraiment à l’écriture, je m’y consacre réellement, mais ce qui en sort n’est pas assez bon. Je pense souvent au gap d’Ira Glass.

« Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage » m’a dit une fois Benoît Peeters, citant Boileau.

Je suis du genre têtue, je n’ai jamais arrêté jusqu’ici, je ne voyais pas pourquoi ça m’arrêterait, ce rond-point compliqué. « Je n’ai pas besoin d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer » était déjà la citation écrite sur le marque page de mon journal de classe quand j’avais 14 ans.

Et puis cet été, j’ai eu une illumination. Une révélation. Une épiphanie. Alléluia! Elle ne m’est pas tombée dessus par hasard. Evidemment, que non.

Grâce à une opportunité qui s’est présentée pour moi à l’unité fiction de la RTBF, aux séries belges, j’ai bifurqué dès le mois de janvier vers l’écriture audiovisuelle. J’allais être amenée à lire des scénarii pour les commenter, comme je le faisais déjà pour des romans et des nouvelles.

Je devais m’adapter, j’ai donc d’abord replongé dans la théorie. Lavandier, McKee, Truby, le trio incontournable dont j’avais déjà étudié et appliqué les théories.

Mais il me manquait (et me manque toujours) la pratique. Hasard de la vie – ou pas – en juin commençait une formation avec le Pôle Image, intitulée « Objectif scénario! ». Je ne pouvais pas commenter des scénarii sans traverser moi-même ce que traversent les scénaristes, alors je me suis inscrite à cette formation de quatre mois avec Elisabeth Diot, pour écrire un court métrage.

Au même moment, Nicola Lusuardi (scénariste, script-doctor, superviseur) venait à Bruxelles pour une masterclass de deux jours sur l’écriture sérielle intitulée « La Révolution narrative ».

La combinaison des deux enseignements, tout ce que je découvrais sur l’écriture scénaristique m’a ouvert les yeux sur mon tâtonnement dans l’écriture : je travaillais à l’envers.

Soudain, c’est comme si je découvrais que j’avais été myope toute ma vie parce qu’enfin on me posait des lunettes adaptées à ma vue sur le nez.

Laissons bien sûr à l’écriture scénaristique ses particularités et reconnaissons les spécificités de l’écriture littéraire. Ce que je vais développer ci-dessous, c’est la conception de l’histoire, qui pour moi, dans le fonctionnement de mon hémisphère gauche et de mon hémisphère droit, jusqu’à la nouvelle épiphanie, est la même quel que soit le format. Cette façon de développer la graine d’idée  jusqu’à l’histoire est comme un coup de foudre, car cela correspond exactement à ce que je cherchais jusqu’ici.

Ce n’est absolument pas nouveau pour le cinéma et la télévision, et scénaristes et gens de l’audiovisuel basent leur écriture sur ce pilier depuis la nuit des temps audiovisuels. Je pense que les grands dramaturges classiques l’avaient compris aussi.

Mais c’est nouveau pour moi.

Tout repose sur une colonne vertébrale, un pilier fondateur, une clé de voûte, donnez-lui le nom que vous voulez, c’est le thème.

Truby appelle le thème « le débat moral de l’histoire ». Ce n’est pas ce que l’histoire raconte, c’est ce dont l’histoire parle. Lusuardi dit que c’est le support émotionnel et philosophique de l’histoire. C’est flou? Attendez la suite…

Mad Men parle de la lutte entre pulsion et bienséance chez l’individu dans un contexte historique et sociologique (l’Amérique des années 60) hypocrite et paradoxal. Harry Potter dit qu’un enfant qui grandit sans amour peut devenir le pire des meurtriers. Happy Valley montre que l’humiliation mène à la violence.

Je sais, c’est flou, c’est délicat. La définition du thème des œuvres des autres est toujours lacunaire, subjective, car de ce thème général découlent des sous-thèmes, on repère ce qui nous intéresse déjà à la base, et je serais très heureuse de savoir quels thèmes traversent les histoires qui vous ont touchés.

Mais l’auteur,lui, doit faire un choix. Il doit accoucher de son thème à force d’aller-retours de l’écriture à l’analyse pour trouver la colonne vertébrale de ce qu’il veut raconter. C’est une maïeutique qui prend du temps.

Je pense qu’il faut d’abord faire confiance à son intuition. Visualisez la graine d’idée qui vient de vous tomber dessus, et écrivez instinctivement ce qui surgit comme histoire. Après avoir jeté sur le papier les premières idées, l’intrigue principale, voire le premier jet du texte, il faut prendre du recul sur cette spontanéité, sur cette intuition première et essayer de comprendre de quoi l’histoire parle réellement et se poser la question:

« Qu’est-ce que je veux vraiment raconter à travers ce roman/ce film/cette BD? ».

C’est un travail qui demande un peu d’analyse et de lecture « à froid », pour discerner dans les traits de caractère des personnages, dans les péripéties, voire de la linguistique et la sémantique, ce qui peut ressortir comme lignes directrices, comme coïncidences (elles le sont à ce stade) dans les symboles, les détails, la relation entre les personnages. Quelqu’un d’autre, un lecteur bienveillant par exemple, peut vous aider à dégager les lignes saillantes lors d’une discussion, un débrief autour de votre texte.

Puis, vient le moment de faire un travail d’honnêteté envers soi-même (et donc envers son lecteur/spectateur) et de se poser la question:

« Qu’est-ce qui me remue dans cette histoire/cette idée? »

Contre quoi je me lève?

Qu’est-ce que je cherche à dire?

Lusuardi dit que le thème n’est pas un mot, n’est pas une idée, c’est une agglomération de points de vue sur la problématique de l’histoire. C’est là que ça m’a intéressée encore plus: tous les éléments qui composent votre histoire découlent du thème qui émerge au fur et à mesure des phases de travail.

Cela veut dire qu’une fois que vous avez une approche de votre thème, vous pouvez construire ou perfectionner vos personnages, qui doivent être construits par leurs points de vue et contre points de vue sur ce thème, votre intrigue, pour qu’ils servent le thème. Qu’ils soient pertinents. C’est ce qui donne au lecteur/au spectateur cette impression que « tout se tient ». Ensuite, c’est comme des dominos: parce que « tout se tient », les personnages sont cohérents et attachants, parce qu’ils sont cohérents et attachants, on a de l’empathie pour eux, leur histoire génère des émotions, et être ému, c’est ce qu’on recherche avant tout quand on lit un livre ou qu’on regarde un film ou une série (Vincent Robert, En quête d’émotions, Les Ateliers du CEEA).

Et badaboum.

Comme mon domaine de prédilection, ce sont les genres de l’imaginaire, je suis déjà sensible aux symboles. Arriver à dégager le thème de mon texte et puis le retravailler en ce sens, me permet de ciseler précisément l’histoire. Cela veut dire trouver des personnages cohérents, des décors pertinents, des symboles efficaces, un style, aussi, évidemment, qui serve au mieux ce thème.

C’est passionnant.

Je suis beaucoup trop enthousiaste et ça me rend bavarde.

Il se peut que ce billet soit le premier très maladroit d’une suite d’autres billets mieux écrits, prochainement. Je vous tiens au courant!

 


Nicola Lusuardi donne sa masterclass à Paris les 27-28-29 novembre. « Formation séries TV: la révolution narrative. Les fondements de la série au-delà de l’intrigue ». Infos. Miam miam!