Candidature trop spontanée

Madame, Monsieur,

Je sais pertinemment que vous n’avez aucun poste vacant et c’est pleine de questions telles que « Pourquoi me choisiraient-ils, moi ? », « Et si je leur épargnais une réponse négative » et « Est-ce respectueux de mes principes écologiques ? » que je vous écris.

J’ai fait des études très banales de littératures romanes dans une université de Belgique. Je ne savais pas quoi entreprendre comme études supérieures. J’aurais aimé me lancer dans un graduat de trois ans, qui m’aurait permis de vivre trois stages pratiques, mais la renommée de l’Université (même celle de Liège) a fait briller les yeux de mes professeurs et de mes parents. Malheureusement, mes capacités n’ont pas été aussi brillantes que leurs espoirs et j’ai dû batailler ferme pour réussir mes examens, bien que j’aie beaucoup aimé la matière à ingérer. Je n’ai jamais été excellente en analyse de texte, ni en linguistique ou en philologie, mais je me suis montrée très intéressée et appliquée. Les informations, par ailleurs, ont refusé d’elles-mêmes de trouver une place immuable dans ma mémoire. Ce n’est pas de ma faute. Alors, bien sûr, beaucoup d’étudiants bien plus doués (mais pas forcément plus intelligents) que moi sont sortis avec plus d’honneurs académiques et ils ont donc, à vos yeux, plus de valeur. J’espère de tout mon cœur qu’ils n’ont pas eu la même idée que moi et que je suis la seule et unique candidate à solliciter de votre part un poste qui n’existe même pas.

Si je vous écris, c’est que, comme ils disent, c’est l’usage. J’ai consulté la Cellule Emploi de mon université et ai suivi quelques conseils de mon formateur. D’après lui, je suis une personne tout à fait extraordinaire qui trouvera rapidement du travail. La première étape est de vous adresser un courrier que vous ne désirez pas recevoir. Ensuite, j’obtiendrai de votre part une réponse négative que je devrai contourner en vous téléphonant et en vous proposant un rendez-vous. Lors de ce rendez-vous, j’aurai à vous convaincre que je suis une personne qu’il est préférable d’avoir avec soi que contre soi. Je vous rappelle que vous n’en avez rien à foutre de moi, mais si le conseiller le dit… S’il n’y a pas de logique là-dedans, c’est normal. Il faut passer par l’humiliation rappelle qui celle après un râteau.

Je sais très bien que ça vous emmerde de recevoir, jour après jour, des candidatures, les unes après les autres, des dossiers, des C.V, avec des références, des compétences, des tronches qui ne vous reviennent pas, en couleurs pour les audacieux, en noir et blanc pour les économes, qui s’empilent dans un classeur « Ressources Humaines » dans le meilleur des cas, et finissent pour la plupart dans la poubelle. Nous, demandeurs d’emploi sortant à peine des études des rêves plein les yeux (et des poches sous les yeux), nous sommes le fléau de la déforestation (avec les écrivains en herbe …). La Poste peut se féliciter de notre existence, car sans nous, Internet la renverrait au rang d’antiquité. Envoyer un CV par mail est encore malheureusement très mal vu, même si cela nous épargnerait pas mal de prises de tête. Il faut savoir que nous choisissons avec beaucoup de soin l’enveloppe qui vous parviendra (et que vous avez déchirée en soupirant), le timbre qui l’ornera (de préférence sérieux et solennel, simple et conventionnel), et le papier sur lequel imprimer ou écrire (disposez-vous d’un service graphologique ?) notre lettre de motivation.

Ah, nous y voilà. « Lettre de motivation ». Qu’est-ce que ça nous fait chier d’écrire une lettre de motivation ! Personnaliser chaque lettre, pour chaque poste, pour chaque entreprise… comme si on ne l’écrivait qu’une fois, comme si on ne postulait qu’une fois, et comme si tout notre espoir figurait dans cette lettre ! Comme si vous pouviez avoir l’exclusivité de notre orientation et nous, l’humilité du débutant ! Alors que, avons-le !, bien souvent, nous préférons le copier-coller. Elles ne changent pas d’une lettre à l’autre, nos motivations, ou bien alors, nous faisons preuve d’une magnifique hypocrisie.

Allez-y, les gamins. Lancez-vous. Écrivez votre motivation. Bon sang, c’est clair, non, ce qui nous motive ? Non, ce n’est pas l’expérience humaine que nous espérons vivre dans votre entreprise, non ce n’est pas l’accomplissement logique et cohérent de notre formation, ni notre intérêt pour les développements possibles de votre activité au sein du projet mondial.

Ce qui nous motive, monsieur, madame, c’est qu’on nous a dit quand on était petits que plus tard, on devait faire quelque chose. On demande à l’enfant: « Qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras plus grand ? » Moi je répondais : « Écrivain ! ». Je voyais l’adulte bien en mal de réponse après les « vétérinaire ! », « coiffeuse! » et « footballeur! ». Le visage un peu décomposé, on me disait « Mais… écrivain, ce n’est pas un métier, qu’est-ce que tu veux faire comme métier ? »… Ah bon, ce n’est pas un métier ? Mais… mais… c’est la seule chose que je sache faire, inventer des histoires ! Les imaginer et les écrire ! Qu’est-ce que je veux faire comme métier ? C’est vraiment obligatoire, de passer par la case « métier » ? Y ai-je seulement réfléchi depuis ? En tous cas, bien ancrés dans ma tête, il y a ces mots : « Gagner sa vie », « Profession », « Statut : ouvrier, employé, indépendant ou autre. » Et que derrière ces mots, il y a des rêves. « Gagner ma vie en écrivant », « Profession : écrivain », « Statut : autre ». Mais écrivain n’est pas un métier. D’ailleurs, quand mon conseiller de la Cellule Emploi m’a demandé « Quel genre de professions vous intéresserait ? », j’ai repensé à mon instituteur au visage décomposé, et j’ai tu mes aspirations d’écrivain.

Alors, qu’est-ce qui m’intéresse ? Je rêve les mots, j’aime les phrases, je vis en histoires. Même à travers celles des autres. Déjà dans sa forme, un livre me fascine. J’aurais aimé travailler dans une fabrique de livres, d’histoires et de rêves, une maison d’édition. Mais trouver une place dans une maison d’édition littéraire quand on a fait ses études à l’Université de Liège, alors qu’il y en a peu en Belgique et qu’en plus l’édition-va-mal, que les-jeunes-ne-lisent-plus, que-c’est-la-crise, qu’on-licencie-de-plus-en-plus et « pourquoi-tu-ne-pars-pas-à-Paris ? »… Bien sûr, je fais mes valises, je pars à Paris, et je me présente chez Mamard et ils me prendront, parce que j’ai des rêves pleins les poches (et sous les yeux), et dans ma main, mon diplôme de romaniste liégeoise !

Ne nous leurrons pas…

Alors je vous écris à vous, c’est déjà ça. Pour « faire quelque chose », en attendant. Faire quelque chose pour gagner de l’argent. Ben oui, il ne faut pas le cacher, notre motivation, c’est aussi l’argent. Parce qu’on veut sauter à pieds joints dans la vie active et libre dès qu’on a fini nos études. Parce qu’on vit jusqu’à vingt-trois, vingt-quatre, vingt-cinq ans chez nos parents, et que, eux, à notre âge, ils étaient déjà mariés et ils avaient déjà une famille. Nous, parce qu’on a fait des études qui ne nous mèneront pas très loin, on vit chez eux des années de labeur et de schizophrénie, partagées entre l’ivresse estudiantine et l’angoisse étudiante. J’ai cru que je n’en sortirais jamais, et le jour où j’ai eu mon diplôme en mains, j’ai cru que le monde s’ouvrait sous mes pieds pour m’amener sur un plateau tout ce dont j’avais rêvé.

Or, j’en suis à ma vingt-sixième lettre de motivation, alors je dois vous avouer que ma motivation, elle s’érode à chaque réponse négative. Ce n’est plus une lettre de motivation, c’est une lettre de supplication.

Dans une lettre de motivation, je vous aurais dit pourquoi il faut me choisir même si vous n’avez pas besoin de moi. D’abord, je dois dire que la photo ne rend pas réellement le rayonnement qui émane de moi lorsque je rentre dans une pièce. Mon style ne transpire pas des qualités très recherchées dans le monde de l’emploi, Ciel ! (dynamisme), et à quel point je suis douée pour travailler avec une équipe (sociabilité). J’aime répartir les tâches pour avoir une vision globale de mon activité (responsabilité), mettre sur pieds un planning (organisation), remporter une victoire sur les défis qui se dressent sur ma route (combativité). Je suis l’employée modèle ! Je suis intelligente, voyez la distinction sur mon diplôme (et tout en bas, vous trouverez la section « On ne me l’a jamais appris, et pourtant je sais le faire »), et je vous promets que je ferai de mon mieux si je travaille chez vous. Bon, je ferai un peu moins de mon mieux que chez le destinataire de ma première lettre (vingt-six fois moins bien en fait), car, vraiment, monsieur, madame, j’ai tout essayé. Tout.

En me disant « Pourquoi pas ? On verra bien… »

J’ai commencé par ce que je préférais (maison d’éditions, presse, enseignement). Je suis passée aux activités qui ressemblaient à ce que je préférais (édition de manuels scolaires, de guides touristiques et cours particuliers de français à des adolescents aux pouces déformés). Puis, à ce qui ressemblait aux entreprises qui ressemblaient à ce que je préférais (surveillance de cour de récréation, traductrice espagnol-français pour menus de restaurants de Benidorm, édition de prospectus pour se prémunir contre le choléra). Et maintenant, vous le voyez bien, pourquoi une licenciée en littératures romanes postulerait dans une boîte d’avocats qui ne demande rien ?

Alors si vous me prenez, je ne jure pas d’être compétente. Mais je promets d’apprendre vite. J’oublierai Flaubert, Ovide, et Borgés pour apprendre tout ce que vous voudrez. J’ai une bonne formation de dactylographe dilettante (et je sais lire la calligraphie gothique) et j’ai beaucoup aimé traduire Cicéron. Je peux vous parler du Pro Milone, si vous voulez, et du statu quaestioni de la rhétorique !

Alors, oui, vous le voyez, c’est une lettre de supplication. S’il vous plaît, prenez-moi même si vous n’avez pas besoin de moi, parce que j’en ai marre de passer mes journées à écrire des lettres de motivation hypocrites qui ne reflètent pas ce que je suis ni ce que je veux vraiment, parce que j’en ai marre de recevoir des lettres de refus qui me diminuent de plus en plus et me font me sentir complètement inutile, parce que ce n’est pas de ma faute si on m’a mis en tête que je devais faire quelque chose dans la vie. Et que les rêves se réalisent. Et que tout est possible.

Et blablabli. Et blablabla.

Vous appellerez vos collègues, vous vous pencherez sur ma lettre et la relirez en riant. J’espère au moins vous avoir fait passer un bon moment, non pas de littérature, mais de pieds-de-nez aux bienséances des ressources humaines. Je sais que vous m’adresserez une lettre qui mentionnera que « vous avez bien pris connaissance de ma valeur » et que « vous regrettez, mais aucun poste n’est disponible ». Cela dit vous « prenez notes de mes coordonnées » et me « contacterez dès qu’un poste susceptible de me convenir se libèrera ». Dès que je verrai l’enveloppe aux couleurs de votre société, je saurai que c’est perdu. Comme pour un manuscrit envoyé chez un éditeur, une lettre c’est toujours mauvais signe. C’est pour ça que je sursaute à chaque fois que le téléphone sonne. Alors je prendrai ma souris pour copier et coller cette lettre de motivation, et l’adresser à quelqu’un d’autre. Je n’aurai qu’à transformer vingt-six en vingt-sept. Trois lettres. La mort des rêves à petit feu.

Veuillez, madame, monsieur, agréer mes salutations distinguées, même si je ne sais pas qui dit encore « agréer » aujourd’hui, ni ce qui distingue mes salutations de celles des autres.

Katia Lanero Zamora