Another kind of Chipoteur – le polyglotte

Je l’avais dit dans mon précédent billet sur le Chipoteur, le train n’était pas dans mon top 5 des endroits où il était probable de se faire harceler. Je pensais que c’était une première, avec le Chipoteur, mais en écrivant cette mésaventure, je me suis souvenue de cet autre – et épique – trajet vers Bruxelles.

Gare des Guillemins

Pas besoin de rappeler le cadre, mais je vais quand même le faire pour ceux qui n’auraient pas suivi: un train pour Bruxelles, en pleine journée, celui de 12h très exactement. Je me rendais à une réunion, donc je révisais les documents envoyés par mon collaborateur pour suivre un tant soit peu le débat et ce qui allait se décider.

Le train s’arrête à Louvain, le wagon se vide de la moitié des passagers et d’autres montent à bord. Je suis plongée dans un tableau excel aux cellules minuscules, à déchiffrer des lettres colorées quand un homme s’assied sur un siège de la même rangée que moi. Nous sommes séparés par un siège- le couloir – et encore un siège. Je peux dire que je n’étais pas vraiment préparée à ce qui allait suivre.

Le train démarre (ce qui, en soi, est toujours un soulagement, on ne peut pas le savoir tant qu’on n’a pas navetté: un train qui roule et qui démarre, c’est le début du bonheur). Je n’ai pas jeté un œil au nouveau passager, car il ne m’intéresse pas.

Ce qui m’intéresse, ce sont les titres de livres et les noms d’auteurs qui sont programmés dans le catalogue et que nous allons passer en revue cette après-midi.

Et quand bien même j’aurais eu envie de regarder fixement le dos du siège devant moi d’un air ennuyeux, je considère que c’était mon droit.

Pourtant.

« Hello… english? French? »

Je tourne la tête. Peut-être que cette personne a besoin d’aide après tout.

« Engliche, alittellebit, beut frenche, betteur » … Toujours prête à aider mon prochain.

Mon prochain porte un costume sombre, une mallette en cuir au fermoir étincelant, un paquet de dossiers dans des chemises plastiques sur la tablette du siège, à côté d’un gobelet de café (très, très dangereuse configuration, le gobelet si près du bord de la tablette lisse et glissante, mais bon), un espèce de cordon flashy avec une carte magnétique autour du cou, un visage d’Indien, la fin de trentaine bedonnante. Il me sourit.

« You’re very pretty ».

Shit. Je balbutie un senkiou, même si j’avais envie de lui dire « Est-ce que je t’ai demandé quelque chose? »

Mais non, tout le monde sait que dans la vraie vie, aujourd’hui, on ne répond pas tout à fait ça, parce que ce qui est considéré comme un compliment doit être accueilli avec gratitude. Soit. Je me replonge dans mon tableau, plus pour me donner de la contenance et marquer mon désintérêt, qu’autre chose, parce qu’un débat intérieur s’engage entre mes tripes et mon éducation de gentille fille polie.

« You’re Irish? »

Le coup de l’irish-red-hair. So original. Je ne lève pas les yeux.

« Or Italian? »

Oui, c’est souvent la seconde option: je suis le fruit étrange des invasions barbares sur les terres méditerranéennes, j’ai l’habitude. Mais je ne lève toujours pas les yeux, je commence à m’énerver.

« Where you come from? »

Là, je dis « Aïembusi, ok? »

« What are you reading? »

Mon désintérêt a l’air d’être un défi pour lui. Il prend son téléphone et là commence une merveilleuse mascarade. Il passe un premier appel en anglais. Je ne suis pas très bonne pour m’exprimer dans la langue de Shakespear mais à force de regarder des séries en VOSTFR, c’est comme si je lisais les sous-titres en même temps. Il parle d’un voyage à Paris et d’une soirée au Ritz, de Bruxelles, de Commission européenne, et autres mondanités. Il éclate de rire et dit qu’il s’occupe du champagne. Donne une heure de rendez-vous pour un chauffeur privé. Il sera là demain à 18h. Il raccroche et me regarde. J’ai envie de lui dire « Ritz, champagne, chauffeur ou pas, tu voyages en 2ème classe sur le réseau SNCB mon grand. » Mais ça serait avouer que je comprends mieux l’anglais que ce que je veux faire croire.

Il passe un second appel. En néerlandais. Je comprends qu’il appelle quelqu’un qu’il n’a pas vu depuis longtemps et à qui il prévoit de rendre visite à Amsterdam. Il me sonde après avoir raccroché. Toujours pas de réaction.

Je vous le donne en mille. Un appel en français. Sans accent. À cette amie de Paris qu’il retrouve le lendemain à 18h avec du champagne et un chauffeur.

Et malheureusement pour lui, il termine par de l’espagnol. Et là, je pige tout de sa conversation. Vide. Un prétexte. Pour étaler ses connaissances probablement. Mais la culture, c’est comme la confiture…, dirait mon amie Vio.

Nous arrivons bientôt en gare.

« So…? German? »

Je lutte pour ne pas lever les yeux au ciel. Il s’avance d’un siège, et dit:

« Why don’t you talk with me? »

Because espèce de crétin, ce n’est pas parce que je suis là, à proximité et qu’on est obligés de partager deux mètres carrés pendant 30 minutes, que je VEUX parler. Je ne veux pas te connaître, je ne veux pas être polie, je ne veux pas faire connaissance, que j’ai un boyfriend ou pas (next question « Because you have a boyfriend? », comme si ne pas avoir de boyfriend rendait une femme disponible!), que je sois pretty ou pas, que je sois busy ou pas, je ne suis pas obligée d’embrayer sur tes questions.

Mais je ne dis rien. J’ai même un peu la trouille. Enfin, carrément la trouille, j’avoue, il faut avouer, je ne me suis pas comportée comme une superwoman, je me suis levée et je suis partie en laissant le mystère entier. Pour me donner le courage de ne pas regarder par-dessus mon épaule une fois sur le quai pour voir s’il ne se dirigeait pas dans le même sens que moi, j’ai téléphoné à Fanny. Qui ne pouvait rien faire. Mais avec qui j’ai eu besoin de partager ce moment absurde, on a fini par en rire, et j’ai oublié le relou polyglotte.

Asshole.