Topographie d’une terre inconnue

Me voilà de retour à La Laune depuis lundi, et ce jusqu’au 15 juillet.

L’année passée, en quittant la résidence, j’étais loin de m’imaginer que j’y serais de retour aussi vite. Et pourtant, un peu plus d’un an plus tard, me revoilà au bureau du grand appartement.

La Laune Au Diable Vauvert

Je ne peux m’empêcher de tout comparer « à l’année passée ». Je me souviens avoir écrit le premier jet de ce roman fantastique en trois semaines, d’avoir travaillé comme une acharnée, armée de post-it et de surligneurs. J’ai une image d’Epinal en tête: moi, un crayon dans le chignon, travaillant sans relâche le matin et la nuit, me reposant lors de balades à Aigues-Mortes ou au Grau du Roi, pour revenir dare-dare à la résidence et continuer à donner vie à Amaryllis, qui est arrivée sur un plateau d’argent, pour me permettre d’écrire facilement, sereinement une histoire cohérente et palpitante…

Bon, OK, ce n’est pas tout à fait comme ça que ça s’est passé. J’avoue. J’ai un vrai problème de mémoire sélective. Quand je termine un projet, j’oublie les moments où je me suis arraché les cheveux avec des trombones et où je me suis épilé les poils des bras avec la patafix. Où je me suis traitée de tous les noms pour ne pas être assez performante, assez concentrée, où je me suis demandé comment j’ai fait jusqu’ici, pour aligner dix mots dans une phrase. J’avoue, oui, j’avoue que ça m’est arrivé de relire un passage d’un texte publié comme on se pince pour se convaincre qu’on ne rêve pas. C’est moi qui ai écrit ça? Je ne m’en souviens pas. Si je devais le refaire, en serais-je capable?

Cette année, j’ai écrit deux romans et deux nouvelles. Tous les quatre attendent sagement une concrétisation. Je me retrouve devant mon écran, seul véritable collègue dans ce travail de fou, devant un document Scrivener vierge à me demander:

« Par où je commence? Comment ai-je fait la dernière fois? »

Pour moi, commencer un nouveau projet, c’est perdre tous les repères que j’avais fortifiés pour le précédent, dire au revoir à des personnages, un univers, une voix narrative, des thèmes, et aussi…une playlist qui m’a accompagnée parfois pendant un an, six mois.

Et je repars dans l’exploration des fondations de ce nouveau territoire. C’est long, c’est lent, et pour une impatiente angoissée comme moi, le fait que ce ne soit pas quantifiable (je suis rassurée quand vient l’étape de l’écriture et que je peux compter les mots, je peux me donner des objectifs et suivre un planning) me demande une auto-motivation monstre, d’autant plus que j’écris toujours sans être sûre que le projet se concrétisera. Accepter que je ne connais encore pas grand chose de ce que je m’apprête à créer est une première étape.

Je commence toujours par un travail préparatoire, avant de me lancer dans l’écriture pure et dure. J’en ai besoin, c’est comme ça que je fonctionne. Il me faut certains ingrédients qui se construisent les uns par rapport aux autres, sans méthode et sans logique apparente, les éléments se créent, en appellent d’autres, se répondent, et l’intrigue se compose dans ce joyeux bordel.

Des personnages, avec leur histoire, leurs caractéristiques, leurs forces, leurs faiblesses et leurs motivations;
Un univers, et son contexte politique, social, technologique, mais aussi sa géographie, son histoire;
Il faut que je découvre ce qu’il s’est passé en amont du récit et que je construise la méta-histoire dans laquelle vont évoluer mes personnages;
Enfin, de tout cela découlent le récit, l’intrigue et les enjeux.

Cela fait des tas de pages manuscrites, de post-its, de recherches, que le lecteur ne lira jamais et qui finiront dans le bac à papier, mais qui me sont nécessaire pour construire ce qui sera lu, abouti, ciselé.

Pour cette résidence, je me suis facilité la tâche, je ne suis pas complètement maso non plus. J’ai excavé un début de roman sur lequel j’ai commencé à travailler l’année passée. Les personnages sont esquissés, la trame aussi, mais j’ai des difficultés à renouer avec la voix narrative et l’univers. J’ai laissé les travaux en plan pendant 15 mois et il me faut réapprivoiser le projet. Je lis ce que j’ai écrit (6 chapitres à l’état de brouillon), et revient cette question incroyable « C’est moi qui ai écrit ça? »

Au boulot.

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