Serge et moi

Il faut que je vous en parle.
Depuis quelques mois, j’ai beaucoup plus de temps pour écrire. Vraiment beaucoup plus, et c’est un vrai cadeau. J’ai soufflé de nombreuses bougies et regardé beaucoup d’étoiles filantes en pensant à ce souhait, donc il faut imaginer à quel point ces quelques mois de reboot total ont été attendus, espérés, désirés. Mais ils m’ont été livrés avec un bonus que je n’avais absolument pas commandé.
Ce bonus, c’est Serge.
À partir du moment où j’ai reçu ce dont je rêvais depuis si longtemps, c’est à dire du temps pour écrire et pour construire des projets qui me tiennent vraiment à cœur, une petite voix a émergé. Elle a toujours existé, je pense, mais elle a commencé à prendre le contrôle dans ma tête. Je l’ai déjà confié : j’ai souvent des conversations de moi à moi, elles sont constructives et me font avancer. Donc, au début, je n’ai pas prêté attention à cette petite voix, habituée à l’entendre me souffler des idées, et je lui ai laissé de la place.
De plus en plus de place. Trop de place.
Cette petite voix, c’est celle qui te dit que tu vas être en retard dès que ton réveil sonne ; c’est celle qui te fait compter les calories du repas que tu partages à la place de profiter de l’agréable conversation qui se déroule autour ; celle qui te juge « COUPABLE » quand tu te surprends à penser à autre chose que ton travail, ou que tu flânes le nez en l’air. Elle te dit « à quoi ça sert ? Tu n’y arriveras pas, laisse tomber ! », alors que bon, on peut dire que j’ai plutôt de l’endurance en ce qui concerne l’espoir.
Culpabilité, stress et stakhanovisme ne font pas bon ménage en ce qui concerne le bonheur. Alors que j’ai rêvé si longtemps de ce cadeau, voilà qu’on me le livre avec un rabat-joie qui me répète que je peux le casser si je l’utilise mal.
Pour la dissocier de moi, je me suis dit que j’allais la nommer. Après tout, quand je nomme un personnage, c’est comme si je le passais au four jusqu’à ce qu’il soit cuit, prêt à intégrer l’histoire. J’avais pensé à un nom de démon horrible, comme Satan ou Abaddon, un truc qui en jette, un nom de gros démon rouge avec des cornes et des pustules, qui grogne et qui rugit au lieu de parler, qui menace de tous les feux de l’enfer, avec des ongles tout noirs et des dents pointues.

Satan

J’étais en train de dire à mon compagnon que j’allais nommer ce démon, et avant de lui faire part de mes propositions, il dit:

« Serge! C’est bien, Serge. »

Tout à coup, le démon horrifiant s’est transformé en un pauvre petit homme frustré et aigri aux chemises trop bien repassées et à la raie sur le côté (je suis désolée pour tous les Serge qui me lisent). Serge m’a paru bien seul et bien triste, complètement terrorisé face à toutes les possibilités qui s’offrent à nous. Il a bien plus peur que moi de ne pas y arriver, ce qui le rend…colérique.

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Banque d’images Pixabay

Nommer Serge me permet de le visualiser. Là, tout de suite, il est dans un coin de ma tête, pas très content de ce que j’écris de lui :

Oui, Serge, tu me ralentis, tu me gaves, tu m’empêches d’écrire et tu me fous les boules avec tes scénarios catastrophes à la mords-moi-le-noeud. Tu es là avec ton look vintage raté qui aurait bien plus de style si tu t’autorisais à swinguer!

Allez, Serge, penche-toi plutôt sur ce que je suis en train de faire et aide-moi au lieu d’être si pessimiste !
Et puis, Serge, tu n’es pas tout seul. Il y a tous les personnages qu’on a créés ensemble tout au long de ces années.

Bye

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