Aller au diable (4)

Vous êtes nombreux à m’avoir écrit après ces quelques billets à propos de la résidence. Merci pour vos retours! Je ne m’attendais pas à toucher autant de monde avec mes expériences d’écriture et ceux qui m’ont écrit m’ont demandé de continuer à expliquer ma manière de travailler.

Cette dernière semaine de résidence a été consacrée à la relecture d’Amaryllis. Je disais dans le billet précédent que j’avais peur de me confronter à ce premier jet, car c’est souvent « rencontrer » ce que j’ai pu extraire de ma tête pour rendre mon histoire communicable. J’ai procédé étape par étape pour passer ce premier jet au tamis.

1. J’ai relu le texte. Rapidement.

Tout d’abord, j’ai lu assez vite l’intégralité du roman à voix haute. C’était un conseil que Benoît Peeters m’avait donné lors de la relecture du Bal des Poussières et que j’ai appliqué à chaque travail de correction que j’ai pu faire par la suite. Lire à voix haute permet de se fondre dans le récit, dans le ton du narrateur, mais aussi de saisir beaucoup plus facilement les répétitions, les redondances (même quand les occurrences sont séparées par plusieurs pages). Par exemple, j’ai découvert que mon nouveau dada était « Elle me fixe durement », 5 occurrences sur le roman. Je peux aussi vous dire que pour La Reine de la pluie, le grand gagnant était « Il/Elle déglutit ». Tous mes personnages déglutissaient. La fête de la glotte. Du coup, à présent, je sais que je dois me méfier quand mes personnages craignent quelque chose (ils ne déglutiront plus) ou sont contrariés (ils ne fixeront plus durement).

Pendant cette première lecture rapide, j’ai pris des notes au feutre dans les marges, j’ai raturé, biffé, ajouté des mots, collé des post-it avec les détails à ajouter, repéré les étapes importantes du récit et les éléments à préparer. J’ai divisé mon texte en chapitres. Et enfin, j’ai couché toutes mes questions, critiques, nouvelles idées sur une page que j’appelle ma pensine.

Ça a donné un tas de feuilles malmenées, mais chéries de tout mon cœur, car je suis parvenue à la conclusion satisfaisante qu’avec un travail consciencieux, ce premier jet pouvait se transformer en roman acceptable à faire lire aux lecteurs-test de première ligne.

2. J’ai vérifié la cohérence de l’intrigue

Après cette première étape, je me suis mise à désosser. J’ai pris chaque scène de mon roman, je l’ai résumée, j’ai identifié les enjeux et les liens de causalité entre elles.

NB: acheter des actions chez Post-it.
NB: acheter des actions chez Post-it.

J’ai eu sous les yeux le roman découpé en scènes. C’est là qu’à commencé le jeu du « Pourkwaaaaaaaaa? »

C’est un jeu très simple qui demande à réveiller l’enfant en soi. J’ai recommencé à lire le roman, et à chaque information livrée au lecteur, j’ai laissé l’enfant curieuse qui n’a cure d’être spoilée recevoir l’information brutalement. Par exemple (et je vous rassure, ceci n’est pas du tout un élément du roman):

Amaryllis déteste manger des pommes.
Pourqwaaaaaaaa?
Parce qu’une fois elle a fait une overdose de pommes Grany et a eu des aphtes sur la langue pendant des semaines.

Pourquoi elle a fait une overdose de pommes?
Parce qu’elle avait fait un pari avec un camarade.
Pourqwaaaaaaaa?
Parce que c’est un garçon méchant qui passe son temps à la ridiculiser et elle a relevé son défi pour enfin lui clouer le bec .

Pourquoi le garçon passe son temps à la ridiculiser?

Et ainsi de suite. Jusqu’à ce que toutes les informations délivrées dans le roman qui ont du sens pour l’intrigue soient exploitées, préparées, ordonnées, jusqu’au bout. Le jeu du pourquoi peut me donner une migraine terrible, mais fait surgir parfois des réponses tout à fait pertinentes et encore ignorées jusque là.  C’est important pour moi: j’ai l’impression de découvrir des secrets que mes personnages me cachaient encore.

Ce désossage en scènes et à coup de « pourquoi » m’a permis de mettre en lumière un maillon manquant dans la narration du roman. Aux deux-tiers du texte, je me suis demandé pourquoi Amaryllis prenait une décision irrévocable et de manière totalement brutale. Ca n’était pas cohérent. Il me fallait lui donner le temps de vivre d’autres choses qui allaient l’amener à ce stade. Sans le désossage de l’intrigue, je ne l’aurais pas compris aussi clairement.

3. J’ai relu mes critiques et mes corrections et les ai intégrées au texte

J’ai mis mon manuscrit désossé et ma chaîne de « pourquoi » en parallèle et je me suis attablée à mon bureau. Page par page, j’ai reporté mes corrections dans le texte, tant au niveau de la langue, du style que de la construction de l’histoire et de l’intrigue. Cette étape m’a donné le sentiment de renforcer le roman, de lui donner plus d’épaisseur et de corps.

4. J’ai relu une, deux, trois fois. Pour être sûre.

En prenant mon temps. Toujours à voix haute. Cette fois, en « lissant » les dernières aspérités du texte et de l’intrigue et en me demandant « Tiens, si je lisais ce texte pour la première fois, qu’est-ce que je ressentirais? » Difficile de lire son texte dans cet état d’esprit. C’est pour cette raison que je vais le laisser reposer quelques semaines, avant de le reprendre avec du recul.

Pendant ce temps, mes premiers lecteurs vont lire le texte et revenir vers moi avec leurs impressions et critiques. C’est ma première ligne de guerriers.

« Là! Une coquille! Chargez! »

Et me voilà de retour à Liège. Ces quatre semaines à la résidence des Avocats du Diable ont été une expérience extraordinaire qui a dépassé de loin toutes mes espérances.

Je reviens avec un premier jet d’Amaryllis écrit, parti pour une première relecture, et un feuilleton sur lequel j’ai travaillé en parallèle. Cela s’appelle Comme ton ombre et ce sera tout l’été sur Bela. Un épisode par semaine, pendant dix semaines.

L’été sera chaud. Ça, je vous le garantis!