Aller au diable (3)

Troisième semaine à La Laune. Je n’avais plus eu plus de 10 jours d’affilée hors des murs du bureau depuis mes études et pourtant j’ai l’impression que ces trois semaines sont passées plus rapidement que n’importe quelles vacances de ces 5 dernières années.

Une semaine en dents de scie. Un instant j’étais persuadée que je finirais Amaryllis ici, l’instant d’après, je trouvais que mon travail était de toute façon d’une nullité abyssale, alors à quoi bon?

J’ai pris le vélo (je vois les gens qui me connaissant froncer les sourcils, mais oui, j’ai pris le vélo, je ne romance pas) et je suis allée à Vauvert. C’était jour de marché. Sortir de ma solitude et du calme de ma chambre et tomber dans les couleurs, les odeurs et l’agitation m’a fait du bien. Je me suis assise à une terrasse, ai commandé un café, et j’ai sorti mon carnet de bord.

« Pourquoi ça ne marche pas, Lanero? »

(oui, je m’écris tout le temps à moi-même, moi et moi avons beaucoup de choses à nous dire et c’est comme ça que nous trouvons des solutions à nos problèmes.)

Je me suis rendu compte que les moments de découragement profond étaient liés à un paramètre: à chaque fois que je n’avais pas suffisamment préparé la scène que j’allais écrire. Je me suis fixé un objectif de 3000 mots par jour (soit une dizaine de pages), me disant que si j’étais capable d’en faire 1666 par jour (en bossant) pendant le nano, je serais bien à même de dépasser les 3000 ici. Cela a marché, à condition que mon séquencier soit assez détaillé. Chaque matin, j’ai passé une, deux, parfois trois heures à développer chaque scène dans la partie « construction » de mon cahier, me parlant toujours à moi-même (nous allons bien), parfois à Amaryllis (oui, ça arrive), pour trouver les clés des motivations des personnages, les ressorts de l’intrigue, les secrets sous-tendant le récit. Plus j’approchais de la fin, moins j’écrivais efficacement. J’ai eu une discussion avec moi-même et nous nous sommes regardées en face: j’appréhendais de terminer ce premier jet.

Terminer pour la première fois l’histoire que j’ai imaginée, c’est voir le résultat de ce qui a été possible d’extraire de ma tête. C’est regarder l’histoire fantasmée pendant des mois et des années, et se dire « Voilà. C’est ce que j’ai réussi à en retirer pour la rendre communicable. » Il y a un grand risque de déception caché derrière chaque virgule. J’ai laissé reposer ce premier jet deux jours, pendant lesquels j’ai travaillé à tout autre chose.

Et j’ai lu.

Des Fleurs pour Algernon, de Daniel Keyes, entre au panthéon de mes lectures « masterpieces ». Je ne connaissais pas du tout. C’est Michel Dufranne, du haut de toute sa sagesse, qui me l’a conseillé. Dans l’avion, Sara Doke a vu le roman sur mes genoux, que j’avais sorti au cas où j’aurais envie de lire. Elle a approuvé ce choix de lecture et m’a dit « Sors tes mouchoirs », comme Michel. Je ne me doutais pas de l’effet que ce roman aurait sur moi. Mais j’ai été aspirée par le récit de Charlie Gordon, je me suis fondue dans tout ce qu’il voulait bien me raconter, et j’ai fini orpheline, en lisant les dernières pages. Mon édition augmentée, par bonheur, contient aussi une annexe, un texte où Daniel Keyes relate sa folle épopée pour écrire ce roman, et tout ce qu’il a traversé au cours de sa carrière d’écrivain. Ce texte m’a passionnée autant que le roman. Morceaux choisis:

« Des années plus tard, j’ai parodié certains de mes professeurs dans Des fleurs pour Algernon (…), j’ai transformé ma décevante conseillère en Burt le testeur, que Charlie déçoit quand il répond aux taches d’encre.
Les écrivains se vengent. »

« On est là, en train d’écrire, d’avancer tranquillement, et l’on est saisi par une autre idée que l’on trouve meilleure. Elle est si intense qu’elle demande à être écrite sur-le-champ, mais dès qu’on a commencé, on est assailli par une autre idée, puis par une autre, et avant même de s’en rendre compte, on se retrouve avec une pile de textes inachevés. Comment je le sais? Parce que j’en ai des douzaines. »

« F.Scott Fitzgerald (…) décrit l’auteur tenant un fusil déchargé, suggérant que – en ayant donné des parties de lui-même – il est enfin vide. Il dit avoir épuisé son compte en banque émotionnel. Le coût de la création de personnages vivants, à partir de lui, a fini par l’assécher. »

« Ce que doivent endurer la plupart des auteurs qui tirent le diable par la queue! De désespoir en jubilation, des profondeurs aux sommets, des larmes aux rires – cela changeait si vite que j’en avais le tournis. »

Lire qu’un type aussi grand que Daniel Keyes passe aussi par des périodes d’écriture en dents de scie m’a reboostée. Et j’ai recommencé à travailler bien plus tôt dans le temps de repos que je m’étais accordé.

Il me reste 4 jours ici à Vauvert. Et puis 4 autres à Liège avant de recommencer à travailler. J’ai promis à ma première lectrice un premier jet lisible le 1er juillet. Et j’ai encore beaucoup de travail.

Je vais d’abord me confronter à ce que j’ai pu extraire de ma tête en relisant ce premier jet (Moi: j’ai une de ces trouilles! Moi: mais non, ça va aller!). Jeter ce qu’il y a à jeter, ajouter ce qu’il y a à ajouter. Relire ma note d’intention, écrite il y a quelques temps, m’aidera à garder un cap et à ne pas laisser dans l’ombre des éléments que je voulais mettre en lumière. Et puis il va falloir couper, remanier, recentrer, élaguer.

Mais aussi, je prendrai quelques minutes chaque jour pour profiter de ça: