Aller au diable

Quand j’étais gamine, une peste une camarade de classe prenait un malin plaisir à m’appeler « Fille du diable ». « Rousse », « diable », voyez le rapport? Ouais.  Avec le recul, je me dis qu’elle ne pouvait pas l’avoir sucé de son pouce toute seule du haut de ses 7 ans et que ses parents devaient être de sacrés cons.

23 ans plus tard, je prendrais « Fille du diable » comme un merveilleux compliment. Pour cause, je lui rends visite, tout un mois, puisque je suis en résidence ici:

Logo Avocats du diable

Cette résidence, je l’attendais depuis un an et demi, au point de commencer mon décompte (j’aime bien les décomptes) à J-453. Donc quand le lundi 1er juin, je me suis réveillée avec un beau « Jour J » sur l’application de mon téléphone, j’ai senti un léger vertige et une chaude excitation me gagner, vertige de crainte de ne pas arriver à en profiter, excitation parce que c’est la première fois de ma vie que je pars en résidence et que j’ai quatre semaines devant moi où je ne devrai me préoccuper que d’une seule chose: écrire.

Je me suis préparée à passer le cap du contraste « boulot au bureau temps-plein » à « un mois chill d’écriture ». J’ai pioché de très bonnes idées sur le blog de Lionel Davoust (notamment ceux sur la productivité de l’auteur) pour me préparer à me concentrer, parce que c’est une chose d’écrire le matin avant le boulot, deux soirs par semaine et le WE, c’est autre chose de se retrouver à gérer son travail sur pas moins de  624 heures.  Dans l’avion, j’ai retrouvé mes copains Sara Doke et Ayerdhal, en partance pour Nîmes, eux aussi. Le hasard fait bien les choses et c’est en douceur que j’ai atterri dans cette parenthèse longtemps attendue.

Alors, le bilan après une semaine de résidence?

Le cadre de la résidence est d’un calme enchanteur. La nature appelle aux balades, je me suis surprise à rouler à vélo et à aller jogguer à l’aube avant que la température me fasse ressembler à un cuberdon après trois kilomètres. Se faire réveiller à cinq heures du matin par des chevaux camarguais au galop dans la prairie en face reste plus sympathique que le réveil-matin qui annonce le lever à sept heures pour le boulot.

Gallician

Je pensais suivre un cadre, un canevas, un horaire, mais c’était sans compter sur mon côté contrariant instinctif: chaque journée passée ici depuis une semaine a été unique. Parfois j’écris le matin, parfois, je suis productive l’après-midi, parfois, il ne faut rien me demander avant 21h. J’ai décidé de ne pas m’en faire, alors que naturellement j’angoisserais à l’idée de ne pas écrire assez, de ne pas écrire 8h par jour tous les jours.

Parce qu’en vérité, ça avance. J’avais décidé depuis longtemps de réserver Amaryllis, un roman auquel je pense depuis bientôt 3 ans, pour cette résidence. Je suis partie avec les grandes lignes, mes personnages esquissés, un canevas plutôt général. Et je craignais de ne pas pouvoir m’y consacrer, parce que j’ai d’autres projets plus concrets et plus avancés sur le feu. Or, depuis le premier jour où je me suis attablée à mon bureau, c’est Amaryllis qui vient naturellement. Conditionnement? Ou magie du lieu? Je ne sais pas.

Ce qui est magique, je commence à le comprendre, c’est qu’en résidence, l’esprit est libre de toute contrainte. Hors d’un emploi du temps professionnel, d’obligations protocolaires et d’un agenda social, la seule chose qui me trotte en tête, c’est l’histoire que je suis en train d’écrire. Écrire, dormir, manger parfois, voilà à quoi je carbure ces derniers jours.

Plage du Grau du Roi

Que je sois assise à mon ordinateur, effectivement à écrire le roman, ou bien en balade, en visite, à la plage, je pense à Amaryllis. Les difficultés que je rencontre quand je m’arrête brusquement de travailler « parce que ça ne vient pas » se résolvent alors que je fais tout autre chose. La solitude des lieux appellent à l’introspection et les morceaux de l’histoire s’assemblent comme un puzzle.

Pour me guider dans l’exploration de ce texte, j’ai choisi le livre conseillé par Lionel Davoust, Mes secrets d’écrivain, d’Elisabeth Georges (Je proposerai une bibliographie des livres de théorie du scénario et de l’écriture qui ont balisé mon chemin jusqu’ici dans un prochain post). Cette lecture a fait sauter quelques noeuds, déjà, et Amaryllis est en train de prendre une densité que je n’avais pas envisagée il y a trois ans.

Ordi, notes et bougies anti-moustiques.
Ordi, notes et bougies anti-moustiques.

Il me reste trois semaines pour continuer de creuser cette histoire. Ça commence à devenir noir, sombre, glauque, effrayant. Je sors de l’écriture avec un poids énorme sur mes épaules et c’est alors avec joie que je regarde un  épisode de Modern Family. Et heureusement, mon compagnon de cellule, François Bernard Tremblay, est là pour me proposer l’apéro. Québec-Belgique, on s’entend plutôt bien là-dessus!